« L’accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie » !

Ces mots constituent le sous-titre de Vous me coucherez nu sur la terre nue (Éd. Albin Michel, 2015), ouvrage de Gabriel Ringlet, écrivain, prêtre et théologien, qui témoigne de son expérience en soins spirituels dans un centre pour malades en phase palliative en Belgique. Le titre principal est en fait une citation de saint François d’Assise qui confiait son souhait de reposer un moment “nu sur la terre nue”, à l’approche de sa mort… afin d’apprivoiser Sœur la Mort corporelle. Saint François manifeste le besoin de vivre comme un rituel, une sorte de célébration “de la vie” au moment de quitter Frère le Corps.

Au moment de lire ces lignes, vous éprouverez peut-être le besoin de ne pas aller plus loin. En voici un de plus qui veut nous parler de l’euthanasie, de l’aide médicale à mourir, et d’argumenter pour ou contre cette alternative comme beaucoup de personnes le font présentement… Ce sujet suscite son lot de controverses, et il “juste et bon”, je dirais, de réfléchir sur le besoin exprimé par des personnes précises de clore « ici et aujourd’hui » une vie ou une existence souffrantes, au plan individuel; et aussi, d’évaluer également les impacts d’une telle décision dans l’espace public et sur une plus vaste portion de notre humanité. L’Église exerce à bon droit son rôle de modératrice dans ce débat.

Or, l’objet de ma réflexion est inspiré par mon expérience « sur le terrain » en tant qu’intervenant en soins spirituels en établissement hospitalier de soins de longue et courte durée. J’ai été confronté, comme mes pairs, et aussi les autres professionnels de la santé, à la requête précise exprimée un jour par un patient de jouir légalement de ce droit de l’aide médicale à mourir…

Les propos de Gabriel Ringlet m’ont réconforté en telle situation: « Si on m’avait dit un jour que l’accompagnement de la mort et l’engagement en soins palliatifs me conduiraient “jusque-là” ! Imaginez un peu, voilà des années que je chante la fragilité, des années que j’invite à accueillir la précarité, habité par la certitude qu’une vie reste grande jusqu’au cœur de sa dégradation la plus insupportable – l’Évangile m’est un socle sur ce terrain-là. Cependant, la défense de la vie la plus ténue ne m’autorise pas à passer sous silence les situations d’impasse. La première exigence éthique consiste à le reconnaître. Il arrive, oui, qu’une muraille soit infranchissable, et qu’alors, en conscience, je sois confronté à la question de l’euthanasie.» (p. 117).

Ainsi, un matin, je fus interpellé par un patient en phase terminale que j’accompagnais depuis quelques plusieurs jours déjà. Un patient “pratiquant” catholique, qui avec, son épouse et ses enfants, m’ont demandé très tôt de célébrer l’onction des malades. La semaine suivante, le patient m’invite, en toute simplicité, comme saint François qui avait fait son testament de “reposer nu sur la terre nue”, de l’accompagner dans la mort, tel jour, telle heure… Comme tout intervenant du système de santé, j’aurais pu me retirer, pour respecter ma conscience. En de telles circonstances, comme le dit le pape François, sur un tout autre sujet, « Qui suis-je pour juger? »

Mais j’étais pris comme entre deux gravités, entre deux impasses: transgresser Tu ne tueras point, et continuer d’être pour ce patient l’image de Jésus miséricordieux qui ne juge pas et qui aime d’un amour inconditionnel. Ringlet affirme: « cette philosophie de vie m’accompagne depuis longtemps – il propose d’oser accueillir le tragique de l’existence. (…) Face à une demande d’euthanasie, ne pas refuser le tragique de l’existence cela veut dire concession au réel tel qu’il s’impose à moi et être donc, peut-être, moralement obligé de dépasser la frontière entre le permis et le défendu. L’interdit du meurtre ne me permet pas de pratiquer l’euthanasie, mais l’appel au secours d’un frère ou d’une sœur en humanité me conduit quand même à poser l’acte en l’absence d’alternative valable.» (p. 134)

Cette situation me rappelle l’époque, où à l’hôpital Sainte-Justine, j’accompagnais des parents dans l’impasse de choisir la vie ou l’arrêt de vie en cas de grossesses problématiques au plan médical… Je surnommais mon accompagnement, en de tels cas, de “pastorale de dentelles”, où les mots, les silences, les regards, l’attitude se devaient de refléter l’inconciliable entre le non jugement et l’amour inconditionnel. Qu’est-ce que le Christ aurait dit ou fait à ma place?

Je termine cette trop courte réflexion sur un sujet si grave en étant conscient que vous ne serez pas tous d’accord avec l’attitude pastorale que j’ai choisie. D’ailleurs, le patient qui avait requis en toute sérénité ma présence lors de son “départ préparé” avait eu droit, la veille, aux semonces “charitables” d’une chrétienne convaincue. Mais la lecture, plus tard, du livre de Gabriel Ringlet m’a conforté. Non seulement dans le besoin éventuel de créer un certain rituel pour accompagner des personnes qui choisissent l’aide médicale à mourir (ce pourrait être le sujet d’un autre blogue). Mais il est important aussi de réaliser que « malgré la transgression et à travers elle, l’acte posé fasse advenir quelque chose qui le dépasse. Même dans la lumière de l’accompagnement, l’euthanasie est un combat de nuit. Comme Jacob au gué de Yabboq (Genèse 32, 23-31). (…) Désormais, je vais devoir marcher, plus grand et plus vivant j’espère, mais blessé à la hanche.» (p. 136).

Pour conclure ce blogue, j’ai appris que le patient est décédé naturellement deux jours avant la date choisie. Sa requête a néanmoins suscité une réflexion saine et pertinente sur un sujet éthique difficile. Que ce malade puisse maintenant, comme saint François, reposer en paix “sur la terre nue”.

Michel Lafontaine

2 Responses to « L’accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie » !

  1. André Bisaillon says:

    Bravo pour ce blogue qui invite à une profonde réflexion sur la vie, sur la souffrance, sur la mort,
    en tant que chrétiens, en tant qu’être humains confrontés à notre fin inéluctable et à celle de nos proches.

  2. Sophie Desrosiers says:

    Belle prise de conscience

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