La charte du… « cèdeur » sec

MorinAlainAh! la fameuse « Charte des valeurs et de la laïcité de l’État ». Je m’étais pourtant bien promis de ne pas aborder ce sujet. Trop complexe pour un simple blogue. Trop émotif au niveau des valeurs. Mais comme cette charte s’immisce sur le terrain de la liberté de religion et d’expression de la foi, j’avoue succomber à cette irrésistible tentation. À ce stade-ci des auditions de la Commission parlementaire comme des nombreuses réactions et interventions parues dans les medias, tout a pratiquement été dit.

Si une bonne partie de la charte fait consensus autour des valeurs qu’elle promeut (neutralité religieuse de l’État, égalité hommes-femmes), l’autre section qui propose de sérieuses limites au port de signes religieux suscite de sérieuses réserves et soulève de profondes controverses. Qu’il me suffise de rappeler plus particulièrement les interventions de la Commission des droits de la personne comme celle du Barreau du Québec qui se sont appliquées à démontrer comment cette charte heurte de plein fouet des droits fondamentaux. D’autres ont fait ressortir l’absence de toute documentation ou de données susceptibles de démontrer l’existence véritable d’une éventuelle menace de la neutralité de l’État par le port de signes religieux « ostentatoires ». Nul ne peut dire combien d’employés de l’État portent des signes de cette nature : 10%, 20%, 50% ? Combien de plaintes officielles la Commission des droits de la personne a-t-elle accueillies ?  Certains ont aussi souligné les effets pervers que pourrait entraîner l’adoption de cette charte : chaîne de poursuites judiciaires consécutives de la négation du droit de liberté de religion; départ de ressources professionnelles hautement compétentes dans certaines institutions publiques de savoir et de santé; augmentation de la xénophobie; accroissement de la discrimination au niveau de l’emploi de certains groupes sociaux (notamment les femmes musulmanes); obstacle à l’intégration et à l’inculturation des immigrants; éventuel isolement du Montréal métropolitain, pluraliste et multiethnique, par rapport au reste du Québec, homogène par ses origines, sa langue et son appartenance religieuse.

Comment comprendre pareille entreprise de « laïcisme mur à mur » qui affectera même les individus oeuvrant dans les institutions publiques et parapubliques comme jusque dans les centres de la petite enfance ? Comment comprendre une pareille improvisation de la part d’un parti politique qui nous a déjà habitués à plus de rigueur intellectuelle ?  Les dernières rumeurs émanant de l’Assemblée nationale, comme les propos de plusieurs députés ou chefs de parti ainsi que les dernières distributions de subventions gouvernementales, peuvent nous aider à discerner les véritables motifs de cette entreprise. Bref, il semble bien que tout ce processus reflète un objectif électoraliste :  « chauffer » la marmite de l’identité québécoise « pure laine » en vue de rejoindre une partie de l’électorat de la C.A.Q. qui pourrait contribuer à l’élection d’un gouvernement majoritaire.

En somme, la présentation du projet de Charte, plus encore que son adoption, pourrait avoir servi de « bois d’allumage » du feu de l’identité nationale. Parlant de bois d’allumage, rappelons que nos aïeux du monde rural avaient appris,  au contact de la nature, que des « éclisses » de  « cèdeur » sec — transcription phonétique française du mot anglais « cedar » désignant le cèdre — représentaient le meilleur bois d’allumage qu’on puisse trouver. Et bien, on pourra dire, si une élection était bientôt  déclenchée, que la Charte aura servi de « cèdeur» sec  pour allumer le feu de l’identité nationale. Le problème, c’est qu’il y  des feux qui divisent tout autant qu’ils unissent. Grand sujet réflexion et de discernement pour un gouvernement qui veut proposer l’unification de tout un peuple pour un projet d’indépendance nationale. Que faire du monde « pas pareil », différent ? Faudra-t-il les «convertir» au laïcisme intégral…? Ou les laisser en marge …?

Alain Morin

La religion, une affaire privée?

ChalifouxAndréLa question de la laïcité, qui se pose depuis longtemps et dans un nombre croissant de pays, porte souvent avec elle une importante affirmation : « la religion est une affaire privée », qui doit s’exprimer chez  soi et rester à la maison.  Du moins c’est ce qu’on entend souvent dire.

Les grandes religions, pour se limiter à elles, se sont toujours exprimées publiquement.  Qu’il s’agisse des chrétiens, des juifs, des musulmans, des hindous, ou de croyants de toute autre dénomination, de tout temps les croyants ont employé des formes d’expression publique. Elles vont de la prière, du culte, des manifestations de foule, aux arts, aux bâtiments et aux formes de communications anciennes et modernes, comme autant de moyens d’affirmer clairement la foi en dehors du domaine privé.  C’est qu’une foi, réelle et sincère, qui doit d’abord être personnellement et privément bien intégrée chez un croyant, est toujours prégnante d’extériorisation et de partage.  Quelqu’un qui croit vraiment sera naturellement amené à partager sa foi, et, éventuellement, à convaincre d’autres d’y adhérer.  Elle devient passion bouillonnante qui tend à déborder.  Une foi s’exprime d’autant plus fortement, tant en public qu’en privé, qu’elle sera vraiment intégrée dans la vie personnelle.  C’est vrai pour un individu, c’est vrai pour un groupe.

La Déclaration universelle des droits de l’homme affirme :   «Toute personne a droit à la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seul ou en commun, tant en public qu’en privé… » . Non seulement cette Déclaration reconnaît-elle la légitimité et la normalité pour la religion d’être et de s’afficher publiquement, mais elle fait obligation à tous de respecter ce caractère public.  Cela s’applique autant aux tenants de la laïcité, même les plus intransigeants, qu’à toute autre personne. 

Quant aux chrétiens, Jésus lui-même leur ordonne : « Allez, de toutes les nations faites des disciples…. et apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé »  (Mt  28, 19-20).  Impossible de reléguer cet ordre au domaine privé, Jésus lui-même, exemplaire là-dessus,  ayant passé sa vie « ministérielle » à proclamer la Bonne Nouvelle tout autant, sinon davantage, en public qu’en privé.

La religion est une affaire privée… et publique !

Et dans ce cas, est-ce que l’État dans son entité fait partie de la sphère publique?  Oui… mais il doit être neutre. Comme disent les évêques du Québec, l’État ne fait pas la promotion de la religion, mais il ne doit pas non plus faire la promotion de l’athéisme: il est neutre!

André Chalifoux

La Charte québécoise !

ChalifouxAndréRappelons l’énoncé exact du projet de loi 60: Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement.

On est déjà épuisé d’en entendre parler alors que projet de loi n’est même pas encore déposé pour la première lecture à l’Assemblée nationale. D’ici à ce qu’il soit éventuellement adopté après étude en commission parlementaire, il s’écoulera encore beaucoup de temps.  Patience!

Un premier point agaçant.  Lorsque qu’on questionne les politiciens, les groupes sociaux, ou religieux ou autres, ou encore les individus,  on leur demande globalement : êtes-vous pour ou contre la charte? Et ils répondent à peu près toujours, globalement eux aussi : nous sommes pour ou nous sommes contre, sans faire de distinction entre les différentes parties de la charte qui comprend pourtant cinq volets. Il faudrait qu’on le dise clairement et dans la question et dans la réponse.  Car presque tout le monde est d’accord avec la plus grande partie de la charte, jusqu’à 85% du contenu selon certains. Là où il y a désaccord, c’est sur la question de la laïcité, et dans cette question, sur le port de signes religieux ostentatoires plus spécifiquement, et encore plus particulièrement sur le voile islamique, tous ces points portant à conséquence.

On sait que le parti québécois a durci sa position, le parti libéral l’a adoucie, se rapprochant de la CAQ  qui, elle, se rapproche beaucoup des recommandations de la Commission Bouchard-Taylor.  Saura-t-on faire les pas nécessaires ?

Pour y voir plus clair, bon nombre d’intervenants demandent au ministre responsable de rendre publiques les données concrètes sur lesquelles il base ses propositions, comme, par exemple,  le nombre de cas possibles de refus d’abandon des signes religieux ostentatoires. Il n’y a pas non plus d’études sur les conséquences des réformes proposées, qu’on pourrait prévoir très importantes. Là-dessus on reste dans le noir, en préférant s’en tenir, semble-t-il, à de  simples perceptions d’accueil – ou non – de la charte. En effet, selon les commentaires reçus par courriel, 47% sont favorables en général et 21% favorables avec modifications, pour un total de 68%.  Cela peut donner vite bonne conscience, mais est-ce suffisant?

Autre point.  On parle de la séparation de l’Église et de l’État, en sous-entendant souvent « Église catholique ». On devrait dire séparation des  Églises et de l’État et même, plus largement, « des religions et de l’État » comme le dit explicitement le projet de loi à l’article 15.4.  C’est plus juste.

Où se situent les positions prises en milieu catholique? L ’Assemblée des évêques du Québec est d’accord avec plusieurs points majeurs de la charte, notamment la neutralité de l’État.  Mais sur la laïcité elle rappelle la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a droit … à la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seul ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. »  Les évêques disent également : « Il ne faut pas de religion officielle, mais pas d’athéisme officiel non plus. »  Quant au crucifix à l’Assemblée nationale ils rappellent que « le crucifix est  bien plus qu’un objet patrimonial ou un symbole, il est l’expression d’une foi…  C’est aux élus de prendre la décision de le garder ou non, puisque ce sont les élus qui l’ont placé là. »

Pour sa part, un groupe de 38 communautés religieuses prend une position semblable à celle des évêques en précisant :  « Nous avons de sérieuses réserves sur l’interdiction aux personnes travaillant dans les garderies, les institutions d’enseignement, les institutions de santé et de services sociaux de porter des vêtements manifestant leur appartenance religieuse….  La charte empiète  sur un droit fondamental en risquant de faire perdre l’emploi qui leur permet justement de vivre un processus d’intégration à notre société ».

 Si les partis politiques n’arrivent pas à s’entendre sur la charte à cent pour cent, pourquoi ne pas  adopter tout ce sur quoi on s’entend : ce serait déjà un progrès  énorme, quitte à revoir plus tard la charte selon les expériences vécues.

André Chalifoux

Laïcité en éducation; petit retour en arrière avec un cas vécu!

ChalifouxAndréLe projet de charte des valeurs québécoises provoque une avalanche de réactions. Il  paraît bon de rappeler l’évolution de la laïcité dans le monde de l’éducation à partir de ce qui a été vécu dans mon petit milieu, pourtant semblable à beaucoup d’autres. 

Ordonné prêtre en 1962, j’ai connu le Concile Vatican II (1962-1965), le Rapport Parent sur la réforme du système scolaire au Québec (1963-1965), les grands changements sociaux, politiques  et économiques des années 1960 et 1970. J’aimerais seulement faire un petit retour en arrière à partir de quelques événements et regarder le climat dans lequel les changements se sont effectués.

La laïcité à partir de la propriété et du changement du contenu religieux dans l’éducation

Le croirait-on?  Déjà le Rapport Parent parlait de la possibilité d’écoles neutres au plan religieux.  Mais dans ces années-là, la déconfessionnalisation du nouveau « Ministère de l’éducation » et la grande réforme du système scolaire ont amené une évolution assez rapide sur certains points, qui ont ensuite influencé d’autres milieux. 

Je me souviens très bien de la vente à la Commission scolaire à l’été de1965 du Séminaire Saint-Joseph de Mont-Laurier, la première institution du genre au Québec à avoir été vendue à une commission scolaire, pour devenir école polyvalente secondaire. Très tôt la chapelle du Séminaire a été vidée de son contenu religieux pour devenir gymnase, plus tard converti en bibliothèque.  Et l’École normale des filles, tenue par les Soeurs de Sainte-Croix, a également été vendue en 1966 à la Commission scolaire pour devenir un centre d’éducation pour les adultes.

Les prêtres restés à la polyvalente pour assurer une présence religieuse vont passer du statut d’aumônier des étudiants à animateurs de pastorale, remplacés plus tard par des laïcs sous le titre d’agents de pastorale scolaire. En 1983, l’Assemblée des évêques catholiques du Québec a demandé que la préparation immédiate aux sacrements passe de l’école aux paroisses. Enfin, au début de ce siècle, les commissions scolaires et les écoles (sauf exception) sont devenues non confessionnelles et l’enseignement religieux a été abandonné.

Abandon des signes religieux ostentatoires en milieu scolaire

J’ai entendu ces jours-ci plusieurs journalistes affirmer que le Concile Vatican II avait demandé aux prêtres et aux religieux et religieuses de ne plus porter d’habit religieux.  C’est tout à fait faux! 

Dans les faits, chez-nous, les prêtres restés à l’emploi de la Commission scolaire – j’étais du nombre – se sont demandé au moment de la rentrée scolaire de 1965: allons-nous encore porter la soutane ou l’habit clérical à la manière un peu laïque (le clergyman)?  Nous avons décidé unanimement d’abandonner la soutane. Les religieux frères, professeurs à la polyvalente, n’avaient de signe religieux que leur épinglette identificatrice fixée  au veston. Quant aux religieuses, elles avaient déjà commencé à modifier leur costume: raccourcissement de la jupe, abandon des cornettes et  des guimpes.  Restaient un bandeau sur le front, un voile court et une jupe qui identifiaient  telle communauté, avec leur épinglette-logo. Puis elles ont assez rapidement adopté un costume civil.

Une transition plutôt tranquille

Dans mon milieu tout cela s’est fait sans heurt particulier. Il y a bien eu un certain vent de laïcité particulier, aux alentours de 1970, lorsqu’un professeur de la polyvalente a fait pression pour que soit enlevée la statue de saint Joseph de sa niche située en haut de la grande tour de la polyvalente   – laquelle a toujours gardé le nom de « Saint- Joseph »  – sous raison qu’elle pouvait tomber sur la tête de gens. Ce n’était en fait qu’un prétexte.

Seuls les prêtres en paroisse ont mis plus de temps à enlever la soutane. Les prêtres du diocèse envoyés en mission au Brésil sans les années 1960 ne portaient pas d’habit clérical, non plus que les trois envoyés aux études en Europe en 1967 et 1968. Même les moniales bénédictines ont modifié leur habit à cette époque.

C’est dire que, dans mon petit milieu, l’évolution vers la laïcité s’est faite graduellement et sans heurt important au cours des cinquante dernières années. Sans doute y a-t-il eu quelques tensions entre générations et certaines critiques sur l’abandon de l’enseignement religieux dans les écoles.  Mais rien de majeur grâce à une grande dose de bonne volonté des diverses personnes concernées.

Le projet de charte des valeurs québécoises semble vouloir boucler la boucle d’une laïcité que, pour ma part, je souhaite ouverte.

André Chalifoux

«Québec, qu’as-tu fait de ton baptême ?…»

lafontainemichelC’est la grave question que posait le cardinal Marc Ouellet lors des consultations publiques de la commission Bouchard-Taylor en 2007 portant sur les accommodements raisonnables quant aux droits et devoirs religieux de la société québécoise.

Depuis quelques années, il semble que «le Québec est à une croisée des chemins», comme le souligne Mgr Pierre-André Fournier, président de l’Assemblée des Évêques Catholiques du Québec, dans un communiqué diffusé en juin dernier à propos du projet de loi 52 qui ouvre les portes à l’euthanasie comme pouvant être défini comme un soin de fin de vie…

Au cours des dernières semaines de l’été, un autre projet de loi a été annoncé et sera à l’étude lors de la session parlementaire automnale : il s’agit d’établir une charte québécoise des valeurs ayant pour objectif d’assurer des balises pour encadrer les demandes d’accommodements raisonnables et assurer la neutralité religieuse de l’État. Ce projet soulève déjà un débat émotif, car il vient toucher particulièrement tous les symboles religieux qui ne pourront plus être affichés par les employés du gouvernement…

Ces deux projets de loi émanant du Parti Québécois suscitent inévitablement des débats profonds sur les valeurs communes de notre société. Que fait-on de la liberté d’expression, de vivre ses croyances et sa religion dans le respect mutuel les uns des autres? Serait-on en train de revivre «à la moderne» la révolution bolchévique de 1918 en Russie qui a tenté de faire disparaître toute forme de vie religieuse, en détruisant des églises et en empêchant le peuple de se rassembler?  L’État socialiste a voulu contrôler la vie, les individus, la famille, le travail, et la santé de la population. Ce régime n’a pu tenir. Il s’est écroulé de lui-même dans les années 1980. Doit-on refaire la même erreur chez nous? Laisser le soin à nos élus de décider pour nous du droit à la vie, à la mort, au bien-être, à sa foi?

Comme chrétiens et chrétiennes, comme baptisés, nous sommes interpelés vivement et nous ne pouvons rester indifférents à ces questions qui nous concernent. Il ne s’agit pas seulement de sauver le crucifix de l’Assemblée nationale! Comment, dans la diversité des races et des religions, demeurer fidèles aux racines chrétiennes indéniables de notre société, à ces valeurs ancestrales qui ont contribuées à construire le Québec d’aujourd’hui?

«Québec, qu’as-tu fait de ton baptême?» C’est à nous d’y apporter une réponse claire au cours des prochains mois…

Michel Lafontaine