Brian !

jeanfrancoisJe l’ai rencontré au coin de la rue Sainte-Catherine et de la rue Peel, en plein centre-ville, juste en face du magasin de musique et de films HMV. Il était assis par terre, en fait assis sur une boîte de carton démontée, le dos appuyé contre le mur de la boutique Roots Canada. Il avait une tuque bien enfoncée sur la tête, elle était verte. Il portait une couverture sur les épaules, vous savez ces petites doudous de molleton? Il tenait un verre de Tim Horton vide entre ses mains. Brian ne demandait rien. Brian ne disait rien. Brian ne regardait personne. Il avait les yeux fixés au sol, enveloppé dans la honte, je suppose. Dans la honte d’avoir perdu une partie de sa dignité humaine et de devoir mendier la charité pour manger. D’autres nous interpellent. D’autres nous demandent de l’argent. D’autres sont insistants. Lui, non. Brian attendait simplement que la bonté se manifeste au cœur d’un passant ou d’une passante. Il n’attendait rien et il attendait tout en même temps. Mendiait-il vraiment pour de l’argent? Pour manger? J’ai pensé qu’il mendiait d’abord pour le réconfort, pour la tape sur l’épaule ou encore pour un simple sourire. Brian est jeune. Je ne lui donne pas 25 ans. Il a des origines asiatiques. Si on s’était croisé tout bonnement dans la rue, je me serais passé la réflexion qu’il est un étudiant universitaire, qu’il doit être brillant et qu’il doit réussir tout ce qu’il entreprend. Brian était peut-être étudiant universitaire. Brian réussissait peut-être tout ce qu’il entreprenait. Puis un jour l’échec. L’échec scolaire? L’échec amoureux? L’échec de subir la pression des autres? L’échec de subir sa propre pression? L’échec de ses attentes personnelles trop élevées? L’échec de ses relations familiales? L’échec de l’échec peut-être?

Il faisait froid. J’avais froid. Il devait avoir froid, assis-là, par terre. Je lui ai fait un sourire. Il m’a regardé avec un air triste. De la douleur dans les yeux. De la douleur dans l’âme. Je suis passé tout droit. De la douleur dans les yeux. De la douleur dans l’âme. J’ai passé deux coins de rue. J’ai trouvé le premier Tim Horton. J’ai acheté un grand chocolat chaud et un muffin aux carottes, puis j’ai rebroussé chemin. Il était recroquevillé. La tête entre les jambes. La couverture par-dessus la tête. Il pleurait, je crois. Je lui ai mis la main sur l’épaule. Il a relevé la tête. Je lui ai souri, lui ai donné ce que j’avais acheté pour lui et suis reparti. Sans rien dire, comme lui. J’ai respecté son silence. J’ai respecté sa tristesse. J’ai respecté ce qu’il était.

Quelques jours plus tard, j’ai fait de même. Le même Brian. La même tuque verte. La même couverture de molleton. La même honte dans les yeux. Le même silence. Il regardait vers le sol. Il ne m’a pas vu passer. J’ai fait deux coins de rue. J’ai acheté un grand chocolat chaud et un sandwich, puis j’ai rebroussé chemin. Cette fois, il me regardait venir. Il m’a souri. Il m’a demandé mon nom. Je lui ai demandé le sien. Il m’a dit merci. Il m’a dit qu’il me reconnaissait. Il m’a dit qu’il était content de me revoir. Je lui ai mis la main sur l’épaule. Je lui ai dit d’être courageux. Je lui ai dit que j’allais repasser. Il m’a souri. Je suis parti. Je ne sais rien de son histoire. Je ne sais rien de lui. Je sais seulement qu’il est humain, et cela me suffit. Il ne sait rien de moi. Il ne sait pas que je suis prêtre. Il ne sait pas que je suis chrétien. Il ne sait pas que j’ai la foi. Il n’a pas besoin de le savoir. Il sait que je suis humain, et cela lui suffit. Nous sommes humains, cela ne pourrait-il pas toujours nous suffire?

Brian a disparu. Je ne l’ai pas vu depuis plus d’une semaine. Je ne le connais pas, et pourtant je suis inquiet. Je ne le connais pas, et pourtant j’aimerais le revoir. Je ne le connais pas, et pourtant j’aimerais lui parler. Je ne le connais pas, et pourtant j’aimerais l’encourager. J’espère qu’il va bien. J’espère qu’il n’a pas de problème. J’espère qu’il est entre bonnes mains. Il est humain, et cela me suffit.

Jean-François Roy