La laïque laïcité s’envole ! Vive la neutre neutralité : projet de loi 62!

lafontainemichelNos cousins français, qui vivent dans une république laïque, ont célébré le 1er novembre dernier, la fête très chômée de la Toussaint, comme ils le font aussi pour d’autres fêtes très « chrétiennes » comme l’Ascension ou l’Assomption! Pendant ce temps, au Québec, l’étude du projet de loi 62, mis de l’avant en juin 2015, est à l’ordre du jour. Au cours des prochaines semaines, nous serons interpellés par les médias et nos élus sur la fameuse « laïcité » de l’appareil gouvernemental.

Or, surprise ! Aucun mot sur la laïcité dans dit projet de loi proprement dit, du moins dans le corpus du texte ! La laïque laïcité s’envole pour donner place à la neutre neutralité ! Peut-être cette prise de position est-elle légitime ? Car, en religion, « laïc » signifie « qui n’appartient au clergé ». Dans l’Église, le Peuple de Dieu est partagé entre les laïcs et les ecclésiastiques ! On peut aussi donner une autre définition au mot laïc : « qui est indépendant de toute confession religieuse », ce qui signifie qu’une personne laïque n’est pas religieuse ! En France, la laïcité exprime ainsi la nette séparation entre ce qui appartient au domaine religieux et au domaine civil.

Je vous avoue que, sur un sujet aussi sensible, je ne suis pas fâché par le fait qu’on préfère orienter la discussion et les débats publics en parlant de « neutralité ». Le texte législatif débute ainsi : « Considérant la neutralité religieuse de l’État, la présente loi a pour objet d’établir des mesures visant à en favoriser le respect. À cette fin, elle impose notamment aux membres du personnel des organismes publics le devoir de neutralité religieuse dans l’exercice de leurs fonctions ». Or, tout au long des 6 chapitres, divisés en 18 articles, la loi 62 fait silence sur tous les signes religieux (y compris le crucifix de l’Assemblée Nationale), insiste sur le fait d’être à « visage découvert » lors de la prestation de service, et entend ne pas légiférer sur les « éléments emblématiques ou toponymiques du patrimoine culturel du Québec (y compris le religieux). Ainsi, il n’est pas question de « débaptiser », par exemple, le nom du Centre hospitalier de « l’Hôtel-Dieu » de Saint-Jérôme !

J’ai été embauché récemment comme intervenant en soins spirituels (aumônier) à l’Hôpital de Rivière-Rouge du CISSS des Laurentides. Rappelons que nos établissements de santé, comme nos écoles publiques, relèvent entièrement du gouvernement. Depuis longtemps, l’Église n’a plus son mot à dire dans l’administration de ces institutions. Même pour les services des soins spirituels, comme on les appelle maintenant depuis une dizaine d’années dans les milieux publics de santé. Mon « patron » n’est pas l’évêque du diocèse, pour ainsi dire, mais plutôt le gouvernement qui me paie mon salaire. Mais le fait d’être « fonctionnaire » n’enlève rien au fait que je suis un « vrai » prêtre. Donc, un membre du clergé, appelé en milieu public, à ne pas « convertir » les gens, mais à les accompagner au plan spirituel et religieux, avec grand respect, dans l’épreuve qu’ils traversent (voir note 1). J’ai œuvré depuis près de 20 ans au CHUM, au CHU Sainte-Justine, au CSSS Sud-Ouest Verdun, et je me faisais un point d’honneur, même comme prêtre, de ne pas porter de signes religieux dans ces institutions publiques. Non pas parce que j’étais gêné ou honteux, ou voulais cacher ma religion ou mon sacerdoce, mais par respect des personnes hospitalisées dans ces établissements, venant de tous horizons et de toutes cultures, particulièrement en milieu urbain.

Cependant, avec le temps, ma notion de respect a progressé. Cette fois-ci, lorsque j’ai été engagé à l’Hôpital de Rivière-Rouge, j’ai décidé de porter une petite croix. Non pas ostentatoire. Délicate, discrète, du même modèle de l’artiste Devele que porte le Saint-Père. On y aperçoit le Bon Pasteur tenant une brebis sur ses épaules. Il faut dire que les populations de nos régions se révèlent plus homogènes que les milieux urbains au plan culturel et religieux. Et j’affirme ne pas manquer de respect pour ceux et celles que je dessers dans le domaine spirituel et religieux en portant délibérément cette petite croix. J’ai croisé à maintes reprises des professionnels de la santé portant un voile, comme nos religieuses autrefois, et je constate que présentement, dans le gouvernement Trudeau, qu’il y a un ministre important qui porte son turban sans offenser qui que ce soit.

J’ai accompagné de très près, des dizaines de familles musulmanes, juives, ou « sans religion », mais qui trouvaient dans leur spiritualité (leurs valeurs, leurs croyances) des mots et un sens aux maux qu’ils vivaient. Je crois que le respect de l’autre passe aussi par le respect de mes propres valeurs. Le respect de la spiritualité de mes patients m’amène à respecter mes propres croyances. Je me réjouis que le projet de loi 62 ne tombe pas dans le piège des « détails », mais demeure neutre, pour laisser place, comme en France, au respect, même d’un patrimoine culturel ou religieux.

Je termine par ces mots : la croix que je porte au cou, discrètement, mais sûrement, interpelle tout autant la clientèle hospitalisée que les professionnels soignants. Presque chaque jour, un patient ose palper ou saisir cette croix. Une dame qui hospitalisait son mari pour le « placer », me disait en touchant ma croix : « Moi et mon mari, ne sommes pas pratiquants, mais vous savez, nous sommes croyants! »Le projet de loi étant silencieux sur les signes, peut-être cela me permet-il de moins paraître hors la loi, mais les accommodements raisonnables n’existent pas, justement, pour les partisans d’un seul bord. D’autant plus, que dans son préambule, le projet de loi « prévoit que ce devoir ne s’applique pas aux membres du personnel qui, dans certains organismes, offrent des services d’animation spirituelle ou sont chargés de dispenser un enseignement de nature religieuse ». La loi me donne raison en quelque sorte. Mais n’oublions pas que le respect doit se vivre dans tous les camps. Suis-je trop large d’esprit? Qu’en pensez-vous?

Michel Lafontaine

Note 1 : Il est important de préciser que je n’ai pas été embauché en qualité de « prêtre », mais pour mes qualifications (études et stages) et ma longue expérience en soins spirituels. Le fait d’être prêtre n’est pas requis pour le titre d’emploi comme intervenant en soins spirituels. Ce n’est qu’un « plus » à l’emploi, non négligeable, car je peux ainsi célébrer les sacrements de rite catholique.