« À quelque chose, malheur est bon » …? ? ?

MorinAlain« À quelque chose, malheur est bon », nous apprenait cet adage forgé à même la sagesse populaire de nos ancêtres. Puisque, après son cortège de blessures et de plaintes, de sanglots et de deuils, tout malheur, tout drame, toute crise comporte aussi son propre lot de remises en question et de recherches de solutions pour éviter de revivre les souffrances à peine surmontées.

« À quelque chose, malheur est bon » Ah …oui ? Peut-on espérer qu’il en sera ainsi dans le cas de la tragédie qui vient de se dérouler à Lac-Mégantic et dont nous avons tous et toutes été des témoins impuissants?  Peut-on espérer que la mort des 37 personnes (en date du 16 juillet) retrouvées dans les décombres du centre-ville — en plus des millions de dollars de pertes économiques et de tous les autres types de dommages collatéraux — sera suffisante pour déclencher une révision en profondeur de la réglementation qui régit le transport ferroviaire de pétrole et de matières dangereuses en plein cœur de nos villes comme de nos villages ? Car, après l’explosion destructrice des wagons de pétrole, c’est toute une série de questions qui nous sautaient au visage, éclairant ainsi les raccourcis de plusieurs, les négligences des uns, le laxisme des autres,

Une fois vaincues les forces d’inertie issues du choc de la « commotion cérébrale » tout juste subie, l’esprit humain redémarrait et se mettait en quête de réponses. Comment comprendre que Transport Canada ait permis à la Montreal Maine & Atlantic Railways de n’assigner qu’un seul opérateur de train pour un tel convoi (5 locomotives et 73 wagons de pétrole lourd) ? Comment comprendre qu’un tel convoi soit laissé sans surveillance pendant une nuit entière, sur une voie principale, tout juste au sommet  d’une pente ? Comment comprendre que des wagons non sécuritaires (parois trop minces) puissent transporter, en plein cœur de communautés humaines,  des matières aussi dangereuses et explosives que du pétrole ? Comment expliquer que ces wagons satisfassent à ce qu’on désigne comme des normes « minimales » ? Comment expliquer les lacunes constatées concernant le contrôle de l’entretien régulier de réseaux de rails, des locomotives et de tout le matériel roulant  ?  Comment expliquer que les municipalités ne soient même pas informées du contenu des convois ferroviaires qui les traversent ? Comment expliquer que la réglementation du transport par voie ferrée n’ait pas été davantage resserrée malgré le fait que, au Canada, le volume de pétrole transporté par rail ait quadruplé depuis 2011 (Statistique Canada) ? Ces questions sont devenues les nouveaux  « rails » sur lesquels avance, péniblement et  à tâtons, une « locomotive » désignée sous le nom « d’enquête criminelle ».  Et les ruines fumantes et contaminées du centre-ville de Lac-Mégantic sont devenues…une « scène de crime ».

Bref, comme le démontrait un commentaire de Charles Côté (La Presse, 7 juillet 2013), Lac-Mégantic s’avère « une victime de l’essor pétrolier » (sic). Une victime d’un type de développement économique : la croissance fulgurante de la circulation du pétrole brut sur tout le continent nord-américain (20 fois plus de pétrole brut sur les voies ferrées qu’il y a à peine 5 ans). L’histoire nous a appris que, chez plusieurs civilisations, l’offrande de sacrifices humains était de mise pour apaiser la colère des divinités, pour leur plaire ou encore pour se mériter leurs faveurs. La tragédie de Lac-Mégantic, comme beaucoup d’autres sur la surface du globe (tous systèmes économiques et politiques confondus), nous démontre, encore une fois, qu’il nous faille presque toujours payer le trop lourd prix de pertes humaines pour nous attaquer aux lacunes des systèmes qui régissent nos activités humaines. En serions-nous encore au stade des sacrifices humains aux « divinités » du développement économique à tout crin ? Ou allons-nous choisir de dompter notre insatiable appétit de la hausse du niveau de vie pour investir davantage dans le développement humain?  Pourrons-nous encore dire, dans quelques années, avec la communauté de Lac-Mégantic, « à quelque chose, malheur est bon » ? Ou, malgré le foisonnement actuel de nos connaissances et de nos savoirs, aurons-nous rompu avec la sagesse des générations qui nous ont transmis leurs acquis ?

Alain Morin

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